Chaque été, les flammes reviennent, chaque été, les mêmes images, les mêmes villages menacés, les mêmes forêts réduites en cendres, les mêmes pompiers épuisés, les mêmes bénévoles mobilisés, les mêmes animaux condamnés à périr, les mêmes familles contraintes de fuir.
Et chaque été, les mêmes discours politiques et les mêmes commentateurs télé !


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Pour mesurer l’extrême médiocrité de nos dirigeants, un seul exemple, celui de David Lisnard, maire de Cannes, président de l’association des maires de France, candidat pour 2027, qui pleure sur les incendies alors qu’au mois d’avril, il se mettait en scène en broyant le code de l’environnement et celui de l’urbanisme.
Lettre ouverte de Mansour Thiam
Conseiller municipal de Sancoins
Qui aurait pu prédire ? Nous tous, Monsieur le Président.
Lettre ouverte depuis une petite commune d’une France qui brûle, s’assèche et suffoque
Monsieur le Président de la République,
La France brûle.
À l’heure où j’écris ces lignes, le ciel de Gironde n’est plus vraiment un ciel, mais une voûte de fumée dont l’odeur âcre est parvenue jusqu’ici, à Sancoins. Des femmes et des hommes quittent leur maison avec quelques vêtements, leurs papiers, un animal serré contre eux et cette question terrible : que restera-t-il lorsque nous reviendrons ? Derrière eux, il y a les jardins où grandissaient les enfants, les tables autour desquelles les familles se retrouvaient, les arbres plantés par ceux qui ne sont plus là, les photographies enfermées dans les meubles, tous ces souvenirs que l’on croyait à l’abri parce qu’on les avait confiés à des murs.
Il y a aussi cette vie minuscule et innombrable qui ne sera jamais évacuée : les chevreuils pris au piège, les oiseaux asphyxiés dans leur nid, les insectes consumés par milliards, les arbres centenaires transformés en torches. Tout un peuple sans voix meurt dans le vacarme des flammes, sans sirène, sans plan d’évacuation, sans communiqué officiel.
Pendant ce temps, les pompiers avancent dans ce que les autres fuient. Ils entrent là où la chaleur repousse les corps, là où l’air devient irrespirable, là où la forêt elle-même semble vouloir dévorer ceux qui tentent de la sauver. Ils portent sur leurs épaules une République qui les acclame dans l’urgence, mais laisse leurs effectifs et leurs moyens sous une tension permanente lorsque les caméras sont reparties et que la fumée a quitté les écrans.
Au 26 juillet, près de 98 000 hectares avaient déjà brûlé en France depuis le début de l’année. Notre pays vient de traverser une vague de chaleur de seize jours, après un mois de juin déjà historique, tandis qu’une quatrième vague de chaleur menace. Un quart de nos petits cours d’eau sont à sec et la Loire atteint des niveaux exceptionnellement bas pour un mois de juillet.
Ce sont les premières pages du monde dans lequel nous sommes entrés.
Et pourtant, Monsieur le Président, vous aviez demandé : « Qui aurait pu prédire ? »
Nous tous.
Les scientifiques, le GIEC et les associations l’avaient prédit. Les agriculteurs qui regardent leurs terres se fissurer l’avaient prédit. Les pompiers qui voyaient la saison des feux s’allonger l’avaient prédit. Les élus locaux qui comptaient les restrictions d’eau, les maisons fissurées et les arbres mourant sur pied l’avaient prédit. Les enfants eux-mêmes l’avaient compris. Tout le monde savait, Monsieur le Président. Tout le monde, sauf peut-être ceux dont la fonction était précisément de savoir, de prévoir et d’agir. Cette phrase, prononcée le 31 décembre 2022 après les incendies qui avaient déjà ravagé la Gironde, restera comme l’une de celles qui condensent une époque : celle d’un pouvoir qui transforme les conséquences annoncées en surprises, les renoncements en exercices de communication.
Depuis, le feu a poursuivi son œuvre et l’État, lui, délivre des conseils.
Il nous explique désormais comment « gérer l’éco-anxiété ». Il nous invite à mettre des mots sur nos émotions, à prendre du recul, à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous. Ces recommandations peuvent être utiles lorsqu’elles viennent d’un médecin ou d’un psychologue. Elles deviennent indécentes lorsqu’elles tiennent lieu de réponse politique à un désastre que le pouvoir refuse d’affronter à sa mesure. Faudrait-il respirer profondément pendant que le pays suffoque, méditer pendant que la forêt brûle, apprendre à mieux supporter la catastrophe plutôt qu’exiger de ceux qui gouvernent qu’ils empêchent qu’elle devienne notre ordinaire ?
Vous nous demandez de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous. Très bien.
Il dépend de nous de nous entraider, de veiller sur nos voisins et de transformer nos habitudes lorsque nous en avons les moyens. Mais il dépend de vous de donner aux communes les moyens d’agir, de protéger les travailleurs, de financer des refuges climatiques, de soutenir le monde agricole et de préparer les services publics.
Il dépend surtout de vous de cesser de financer le monde qui nous détruit.
Voilà ce qui dépend de vous.
Je vous écris depuis Sancoins, une petite commune rurale du Cher, au cœur de cette France que l’on célèbre dans les discours avant de l’abandonner dans les budgets. Ici, comme dans des milliers de communes, nos écoles ont été construites pour le climat d’hier. Leurs murs retiennent la chaleur, leurs cours minérales deviennent des plaques brûlantes et leurs salles de classe se transforment en étuves. On demande pourtant à des enfants d’écouter, d’apprendre et de se concentrer tandis que leur organisme lutte simplement pour maintenir sa température. Alors on ferme les volets, on déplace les tables, on cherche un ventilateur et l’on demande aux familles de fournir une gourde.
On appelle cela un protocole. J’appelle cela l’organisation méthodique de notre impuissance.
Dans nos petites communes, il n’existe souvent aucun refuge climatique. Nous n’avons pas toujours de salle convenablement isolée et rafraîchie où accueillir les personnes fragiles, ni de transport pour aller les chercher. Nous manquons d’agents pour appeler chaque habitant isolé, de médecins disponibles pour répondre aux inquiétudes et parfois même de cafés, de commerces ou de lieux publics où rompre la solitude. Alors les anciens restent chez eux. Ils ferment les fenêtres, tirent les rideaux et attendent que la nuit apporte un peu d’air, que leur corps tienne, que l’épisode passe. Ils attendent parfois seuls parce que leurs enfants vivent loin, parce que les voisins travaillent, parce que le service public s’est retiré kilomètre après kilomètre.
Nous devons créer des refuges climatiques accessibles dans chaque bassin de vie : des lieux publics isolés, végétalisés, rafraîchis et ouverts lors des épisodes extrêmes. Après l’école, la mairie et l’hôpital, le refuge climatique doit devenir l’une des maisons de la République.
Après avoir menacé les corps, la chaleur frappe celles et ceux dont le travail dépend directement de la terre, de l’eau et des saisons. Dans nos territoires, le changement climatique n’est pas une abstraction. Le maraîcher voit ses légumes brûler avant la récolte, l’horticulteur regarde mourir dans des serres devenues invivables des mois de travail, tandis que l’éleveur cherche de l’eau pour ses bêtes et du fourrage pour l’hiver. Le paysan voit le sol se durcir, les rendements tomber et les charges augmenter, mais les banques continuent de réclamer leur dû comme si le ciel n’avait pas changé. Le petit commerçant subit les rues désertées par la chaleur, les factures d’électricité et les chaînes du froid poussées à leur limite. Pour eux, le dérèglement climatique n’est pas une inquiétude théorique mais une récolte perdue aujourd’hui, une facture à payer lundi, une entreprise qui peut fermer demain.
Je vous demande donc que les communes répondant aux critères obtiennent sans délai la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle pour les dommages qui en relèvent, notamment les mouvements de terrain consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols. Pour toutes les pertes que ce régime laisse sans réponse, un mécanisme exceptionnel de solidarité nationale doit être créé. Les dispositifs agricoles doivent être déclenchés avant l’effondrement définitif des exploitations et un fonds spécifique doit soutenir les maraîchers, horticulteurs, pépiniéristes, éleveurs, artisans et petits commerçants abandonnés dans les angles morts des assurances. Les compagnies d’assurances, qui connaissent parfaitement l’aggravation des risques climatiques et augmentent déjà leurs tarifs en conséquence, doivent elles aussi contribuer davantage à la solidarité nationale.
Les profits peuvent être privés. La catastrophe, elle, ne saurait être éternellement publique.
Cette catastrophe est également devenue une crise financière pour les collectivités. Le Fonds vert, doté de 2,5 milliards d’euros d’autorisations d’engagement en 2024, a vu son enveloppe initiale ramenée à 837 millions d’euros en 2026, avant même le surgel de crédits supplémentaires. Vous avez amputé l’un des principaux outils d’adaptation des collectivités au moment même où les incendies, la chaleur et la sécheresse démontrent son caractère vital.
C’est une dette envoyée aux générations suivantes.
Je vous demande donc un grand plan national d’adaptation des communes rurales, inscrit dans la loi et assorti d’engagements budgétaires pluriannuels. Il devra financer la rénovation thermique des écoles, des crèches, des établissements de santé et des bâtiments publics, la création de refuges climatiques, la végétalisation des centres-bourgs, la protection des captages et des réseaux d’eau, le soutien aux exploitations agricoles ainsi que le renforcement de la Sécurité civile et des services départementaux d’incendie et de secours. Ce plan devra être accessible aux petites communes sans qu’elles aient à employer un cabinet privé pour comprendre comment obtenir l’aide de l’État. Il devra enfin être financé par celles et ceux qui ont le plus contribué à la catastrophe et qui disposent des moyens d’y répondre : les grandes fortunes, les multinationales fossiles, les secteurs les plus polluants et les acteurs financiers qui ont prospéré en finançant l’ancien monde.
La crise climatique n’est pas seulement écologique : elle est sociale.
Les plus riches isolent leur maison, installent une climatisation, remplissent une piscine ou rejoignent une résidence secondaire. Les plus pauvres habitent sous les toits, vivent dans des logements mal isolés, travaillent dehors, prennent des transports surchauffés et comptent chaque litre d’eau comme chaque kilowattheure.
Les uns achètent de la fraîcheur. Les autres subissent la chaleur.
Nous ne sommes pas égaux devant la catastrophe et nous ne portons pas la même responsabilité dans ce qui nous arrive. L’ouvrier qui parcourt vingt kilomètres pour rejoindre son usine parce que la gare a fermé ne porte pas la même responsabilité que le milliardaire qui traverse le ciel en jet privé. La retraitée qui peine à chauffer sa maison ne porte pas la même responsabilité que l’entreprise fossile qui a organisé le doute climatique pendant des décennies.
Demander à tous les mêmes sacrifices dans une société aussi inégale est une nouvelle injustice.
Monsieur le Président, je ne vous écris pas pour ajouter une indignation à la longue liste des indignations françaises. Je vous écris parce qu’un élu local a le devoir de dire ce qu’il voit. Je vois des communes auxquelles on demande chaque jour de tenir avec moins. Je vois des habitants qui comprennent parfaitement que quelque chose s’effondre et auxquels votre gouvernement répond qu’ils doivent apprendre à gérer leur anxiété. Le peuple français n’est pas malade d’avoir peur. Il a peur parce que le danger est réel. Son inquiétude n’est pas une pathologie à traiter, mais une lucidité à entendre.
La véritable maladie est politique : elle consiste à continuer de gouverner comme si la catastrophe pouvait attendre le prochain quinquennat ou la prochaine conférence internationale.
Nous ne vous demandons plus de nous rassurer. Nous vous demandons d’agir. Nous ne vous demandons plus de promettre que l’écologie sera la priorité de demain. Nous vous demandons de financer aujourd’hui les services publics qui nous permettront de traverser ce qui vient. Nous ne vous demandons pas de nous apprendre à vivre avec la peur. Nous vous demandons de combattre ce qui la provoque.
Qui aurait pu prédire ?
Ne répondez plus que personne ne savait. Nous savions. Vous saviez.
Désormais, l’Histoire jugera ce que vous aurez fait.
Mansour Thiam
Conseiller municipal de Sancoins
Ils sont là, les pauvres cons envoyés sur le front. De jeunes journalistes, souvent passionnés par le métier, propulsés dans une machine qui doit nourrir une antenne 24 heures sur 24. Il faut parler. Toujours parler. Même quand on n’a rien à dire. Alors on improvise. On confond un pin avec un sapin, on balance des termes techniques au hasard, on s’émerveille devant une lance à incendie.
Peu importe. L’essentiel, c’est que le direct continue et que le bandeau rouge ne s’arrête jamais.
Puis arrive le moment du micro tendu au sinistré.
« Votre maison vient de brûler. Qu’est-ce que vous ressentez ? Pouvez-vous nous raconter ce que vous voyez ? »
L’homme vient de tout perdre: sa maison; une vie entière de souvenirs irremplaçables à ses yeux. Et pourtant, la première préoccupation de BFMTV est de lui tendre un micro pour lui arracher une réaction à chaud…
Transformer la détresse d’un homme en spectacle entre deux duplex et une succession de « spécialistes » qui commentent tout et son contraire pendant des heures, ce n’est plus de l’information. C’est du sensationnalisme pratiqué par des charognards.